La guerre des roses

ça va piquer...
ça va piquer...

Le rose, le "pink", est à la mode. Impossible d'y échapper : rosé pamplemousse, cidre rosé, bière rosée, champagne rosé, tout le rayon boisson est repeint à l'image de la fleur éternelle. Symbole de tendresse, de féminité, de douceur, il sort du rayon layette des petites filles pour conquérir le monde. Même les rubgymen s'y mettent. C'est un véritable engouement. Tant pis pour ceux qui trouvent ça mièvre ou suspect. Il faut s'y faire. Les consommateurs, dans ce monde sans pitié de l’économie de marché, ont besoin de délicatesse.

 

Flairant un bon levier de croissance, les viticulteurs du Diois décident de se lancer dans la production d'une nouvelle cuvée : la clairette de Die rosée. Un plan de bataille est lancé, de la production à la communication, tout est paré pour l'offensive commerciale. Les masses assoiffées ne pourront résister au rose et au sucre réunis dans la même bouteille. Et, atout ultime, il y a des bulles. C'est  unique, c'est imparable, c'est grand. Le succès assuré. Un petit détail : il faut juste modifier le cahier des charges de l'AOP qui ne prévoit pas cette couleur. C'est chose faite par l'INAO en 2016. Le premier millésime sort en 2017 : 600 000 bouteilles, pour tester la réaction des consommateurs. C'est un succès. Comme prévu.

 

Sauf que sous la rose, on trouve toujours des épines. Petites et bien pointues. En l’occurrence, les épines ici se situent dans le Bugey.

 

Car du vin rosé, sucré avec des bulles, ça existe déjà. Eh oui. Une petite appellation dans l'Ain, d'un peu moins de 150 hectares, qui s'appelle le Cerdon. Qui pratique, comme à Die, la méthode ancestrale, avec les cépages poulsard et gamay. Et qui n'est pas contente du tout qu'on vienne marcher sur ses plates-bandes. Elle le fait savoir au Conseil d'état. Qui annule la modification du cahier des charges en janvier 2018. Il parait qu'il n'y a pas de tradition de vin rosé dans le Diois. Donc, cette nouvelle vinification n'est pas considérée un usage "local, loyal et constant" que défend le système des appellations d'origine. La nouvelle boisson est considérée un plagiat éhonté d'une autre appellation. La production en est définitivement suspendue. Ça pique...

 

La solution envisagée par les producteurs ?  Sortir du système des AOP. Continuer à produire la boisson rosée en Vin de France, moins de prestige mais plus de possibilités. Face aux investissements consentis, il faut aller de l'avant. C'est aussi la grande tendance du moment. Les crémants de France râlent parce que les IGP se mettent à faire des bulles. Les Champagnes sont concurrencés par les Cava espagnols et les Prosseco italiens. Car le marché de la bulle est mondial, et la concurrence féroce. Tout le monde casse les prix. Espérons que le Cerdon saura exploiter sa victoire pour exister un peu plus. On en doute quand même. On aurait pu imaginer les deux appellations avançant de front, unies pour défendre un produit original, porté par la puissance commerciale de la clairette de Die, ses 1500 hectares et sa cave coopérative dynamique qui exporte aux quatre coins du monde. Mais en fait non. En France, l'esprit de clocher est plus fort que la vision globale.

 

Lors de la vraie guerre des deux Roses, dans l’Angleterre du XVe siècle, les York et les Lancastre avaient fini, après un conflit civil désastreux, par fusionner leurs deux emblèmes, la rose blanche et la rose rouge en signe de paix. Ce pragmatisme anglo-saxon, sans doute aurait été bienvenu ici...

 

Ainsi donc la clairette de Die rosée n'aura durée qu'une année. De quoi méditer sur l'impermanence du temps avec quelques vers fameux de Ronsard : "Mignonne, allons voir si la rose, qui ce matin avoit desclose..."

 

Saisir le moment avant qu'il ne s'échappe pour ne plus jamais revenir, ce sera possible cet été puisque nous vous proposerons pour la première et la dernière fois au Vin de l'été de la clairette de Die rosée AOP, vinifiée par la cave Monge-Granon de Vercheny. Nous vous attendons pour partager un grand moment de dégustation métaphysique !

 

Arnaud Heckmann

 

 

 

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